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Septembre 2009

Chez les Tahmi, discussions à l'infini

Les plaisirs de la table conduisent souvent à de fortes réflexions

Chez les Tahmi, discussions à l'infini
Dalila Boumaïza et Nour Eddine Tahmi (ph alfa)

Fahima Boumaïza est la nièce de sa tante Dalila qu’elle appelle joliment âmtou. Laquelle Dalila Boumaïza est la femme de Nourredine Tahmi. Leurs enfants s’appellent Amine, Nour et Nassim, qui ont pour ami(e)s Wassim et Ania, les enfants de Brahim Ikhlef et Djamila Khadraoui. Si on ajoutait un maillon à un autre, on formerait une chaîne communautaire qui irait de Vaudreuil- Dorion à Terrebonne, où on retrouverait des gens qui ne se connaissent même pas – Mohamed Nezlioui et Mohamed Kamel Almi, par exemple – mais qui sont les amis des amis etc… à l’infini.
Fahima Boumaïza vient d’arriver, il y a deux mois à peine. Pour l’instant, elle prend la mesure du Canada, observe, jauge, compare. Elle vient de se décrocher un premier boulot pendant la journée du 1er novembre pour les élections municipales qui opposent, principalement, les équipes de Louise Harel et Gérald Tremblay. Sitôt arrivée, sitôt au cœur du débat. Son époux, Chakib Abdi sait compter et il n’a pas besoin d’une calculette, les doigts de la main suffisent. Comment faire de l’argent? Sortir de sa coquille, voir plus loin que le bout de son nez, relever la tête du guidon et voir où on s’en va. Chakib a labouré le trottoir. Il a été vendeur à commission, l’argent, il sait ce que c’est, il l’a durement gagné. Durant ce marathon du mois de Ramadan, j’ai vu des chorbas de toutes les couleurs bien qu’elles aient été uniformément rouges. Mention spéciale pour la chorba servie ce jour-là et la quiche halal servies par Fahima. Un resto, pourquoi pas? Les banques, par un regain d’humanité, prêtent aux petites entreprises. 375 000 dollars maximum si on a des idées, la tête sur les épaules et la ligne de la fortune bien inscrite dans la paume de la main. Un constat douloureux : malgré 15 ans de présence et plus, malgré deux salaires par famille, tout le monde rame. C’est une galère dont on ne voit plus la fin. Brahim Ikhlef : « Nous sommes dans la moyenne nationale et même un peu plus. À la fin du mois, quand on payé toutes les charges, nous avons le compte à zéro». Brahim est fatigué de jouer à Sisyphe, d’aller chercher son rocher, le faire monter au somment de la colline, aller dans la plaine le chercher, recommencer. Dubaï? Oui, il pourrait respirer, mettre de l’argent de côté, faire des projets, ne plus avoir cette pression sur les épaules qui le rend bossu.
Djamila n’est pas d’accord : la santé avant tout. Elle va droit à l’essentiel. Elle pousse ses enfants à faire des études, à choisir plus tard un métier qui les mettent à l’abri du besoin et, par la même occasion, elle-même aussi. Wassim et Ania, ce sont, en quelque sorte, ses assurances personnelles.
Retourner à Alger? Fatima ne commente même pas la question. Le crédit auto est supprimé. Les gens ont été pris au dépourvu. Trop de voitures, pas assez de place de stationnement. La politique d’Ahmed Ouyahia est analysée, décortiquée, passée au tamis. Ma conclusion : pas de vision stratégique, une gestion au quotidien, des erreurs répétées. Je me rappelle, soudain, l’impitoyable réponse de Godard aux critiques qui voulaient refaire son film à sa place : « Les spectateurs ont toujours les meilleures idées». Je reviens à plus d’humilité : le jour où j’aurais une stratégie pour alfa, je pourrais reprocher à Ahmed Ouyahia de ne pas en avoir pour l’Algérie.
Il fait chaud à l’intérieur de la maison. On sort prendre le frais. En Kabylie, d’où est originaire Chakib Abdi, les fruits ne sont plus ce qu’ils étaient : les azeroles, zâarour, ne se ramassent plus à la pelle. L’eau, rare, est mal gérée. Le système d’écluses, artisanal mais bien rodé des années 50,, ne fonctionne plus. Personne donc n’attend plus son tour et ne respecte les délais. La pluie torrentielle, gonfle les oueds, déborde, inonde, s’évanouit dans le sol. Dans un climat semi-aride, quelle déperdition! Je fais remarquer que les crues de l’oud Sebaou sont célèbres. Quand Tigzirt s’appelait Omnium, les chroniqueurs romains rapportaient les crues fantastiques du Sebaou dont les flots furieux débordaient ses berges pour aller noyer moissons et troupeaux. Le réchauffement climatique? Le Sahara, il y a dix mille ans, ou cent mille, ce qui revient au même à l’échelle d’une existence humaine, abritait crocodiles, hippopotames, girafes et tous les autres animaux de la savane. De l’hublot d’un avion, on peut encore voir, gardés en mémoire par le sable, les immenses lits des fleuves qui courraient alors.
Retour au salon : les pâtisseries sont servies. C’est la cérémonie du thé. D’un côté un qalbelouz qui ne se refuse pas, de l’autre un brownie qui a ses amateurs. Un brownie servi à Alger? Les puristes crieraient à l’hérésie. Ce qu’il y de bien au Canada, c’est qu’on vous fait avaler n’importe quoi et qu’on s’habitue à tout. À une heure, la famille Ikhlef quitte. Le lendemain, c’est classe de hockey pour Wassim. Un dimanche? Un dimanche! L’hiver s’en vient, il n’est pas loin.
À deux heures du matin, c’est à notre tour de quitter. Comme d’habitude, je me perds. Je peste contre la signalisation, les panneaux placés que l'on découvre à la dernière minute qui vous dévient vers Sherbrooke. Au mois de juin, le f’tor est à 21 heures. Ce sera en quelle année? 2015! Pas de panique. Ce n’est pas demain la veille. De longues discussions encore en perspective.



Mustapha Chelfi
Mise en ligne :12/09/2009



 
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