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Mai 2006

Bouteflika, maux de tête, maux d’estomac.

Après le discours, il faut la méthode. En allant se faire soigner en France, Abdelaziz Bouteflika a permis que l’on glose sur lui

Bouteflika, maux de tête, maux d’estomac.
Le président Abdelaziz Bouteflika

En 1975, Abdelaziz Bouteflika est encore un jeune et fringant ministre des Affaires Étrangères : il a quarante ans à peine, la chevelure fournie, la moustache drue, le sourire charmeur. Dans le gouvernement Houari Boumediene, son collègue aux Transports est Rabah Bitat, un historique du FLN, du grand, quand le Front était encore dans le Front. Houari Boumediene voit loin pour son pays : le choc pétrolier de 1973 lui a permis de renflouer les caisses, le baril passe de 5$ US à 11.50$ US : il décide d’entreprendre un vaste projet d’infrastructures, de doter l’Algérie d’une aérogare à la mesure de l’ambition qu’il assigne à l’Algérie : un ouvrage composé de quatre modules, capable de traiter 20 millions de passagers par an avec un immense parking de 8 000 véhicules. Une gare intermodale permettrait que tous les types de transport, chemin de fer, autocars et avions, convergent et divergent même endroit. Projet pharaonique mais néanmoins réalisable : l’Algérie n’est-elle pas La Mecque de toutes les révolutions? La suite est une tragique suite de rendez-vous manqués, de valses hésitation, d’avancées, de reculades. Houari Boumediene meurt en décembre 1978. Avec lui est enterré le rêve d’une Algérie qui voulait entrer, debout, dans le nouveau millénaire qui se trouvait, alors, à un jet de pierre. En avril 2000, Rabah Bitat décède à son tour. L’aérogare d’Alger n’est toujours pas achevée. À cette date, Abdelaziz Bouteflika a 63 ans. Il est président de l’Algérie depuis un an. Le chantier Algérie va lui dévorer toute son énergie, lui occasionner maux de têtes et ulcères à l’estomac. Les retards s’ajoutent les uns aux autres : le métro, le réseau routier, le réseau ferroviaire, le secteur de la santé, celui de l’éducation, pas un seul secteur qui n’accumule des résultats catastrophiques, qui ne soit dans un état pitoyable. Le paradoxe est que l’Algérie est riche : le pétrole et le gaz couvrent des dépenses faramineuses et permettent de dégager un excédent budgétaire. Le revers de la médaille est que le pays est dépendant : sans les hydrocarbures, il s’effondre, n’a plus d’avenir, passe du Moyen-Âge à la préhistoire à la vitesse de la lumière.

Première migraine présidentielle : comment sortir de cette dépendance, comment faire pour que l’Algérie vive d’autre chose que du pétrole et du gaz? La question est simple; les réponses, complexes.

Le premier mandat de Bouteflika se passe à l’étranger : le calcul est simple. Le terrorisme a brouillé l’image du pays, fait fuir les investisseurs, mis l’Algérie au ban des nations. La priorité, à ce moment, est de réintroduire l’Algérie sur la scène internationale. Sa politique audacieuse de réconciliation nationale porte ses fruits : la politique de la main tendue, de la clémence et du pardon donnent de premiers résultats. Le message finit par passer : pas de développement sans paix revenue. Réélu en 2004, Abdelaziz Bouteflika se donne les moyens de sa politique : il est président de tous les Algériens y compris des militaires, se rappelle – il a bonne mémoire – que Houari Boumediene avait ses colonels au garde à vous devant lui, le doigt sur la couture du pantalon. Il sort victorieux de son bras de fer avec l’armée quand le général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’ANP, lui remet les clefs de l’institution militaire. L’horizon est désormais dégagé et le président à les coudées franches pour réaliser un rêve caressé depuis longtemps et sans cesse reporté : remettre l’Algérie sur ses jambes pour, qu’à marche forcée, elle puisse rattraper son retard et redevenir le leader, dans tous les domaines, qu’elle était.

Plus facile à dire qu’à faire : l’économie est dans un piteux état, les entreprises sous perfusion et les salariés menacés de licenciements massifs. Le choix est simple : des réformes à la hussarde, comme en Pologne ou un changement en douceur et progressif afin de ne pas se retrouver avec un 5 octobre 88 bis mais à la puissance 10.

Le pétrole à 70$ ne durera pas éternellement même si le marché est toujours à la hausse. Tout ce qui monte finit par descendre. Abdelaziz Bouteflika le sait et s’empresse , tant qu’il est encore temps, de profiter du fait que les coffres de l’État soient remplis à ras bord pour écoper le bateau Algérie qui prend l’eau. Sa politique est désormais claire : les gestionnaires ne sont plus astreints à des obligations de moyens mais à des obligations de résultats . Et pour le faire savoir il change de registre. Le temps des formules fleuries, alors qu’il était ministre des Affaires Étrangères, est bel et bien passé : pour s’adresser au responsable du métro d’Alger, il emprunte le ton rude du calife Omar Ibn El Khettab s’adressant à Amr Ibn El A’s, gouverneur d’Égypte : « Tu peux ou tu ne peux pas? Si tu ne peux pas, quitte». Son attitude napoléonienne à l’occasion : ses phrases rappelle celles du Petit Caporal : « Il n’y a pas de si, il n’y a pas de mais; il faut réussir». Personnage haut en couleur, capable de coups de sang comme d’attentions inattendues, Bouteflika sait la valeur de l’heure et de l’instant : Houari Boumediene a été emporté par la maladie à l’âge de 46 ans, après 13 ans de règne.

Bouteflika veut profiter du temps qui reste pour marquer de son empreinte sinon l’histoire du pays du moins l’avenir immédiat de l’Algérie. Il tance à l’intérieur, il tonne à l’extérieur : sa sortie à Constantine contre la France et son passé colonial, discours à usage interne, a pris une autre résonance, quand de retour en France pour un «suivi médical» à la mi-avril, il a été interpellé par Jean-Marie Le Pen, patron de l’extrême droite française qui a saisi au vol l’occasion en or que l’hospitalisation de Abdelaziz Bouteflika lui a servi sur un plateau : puisque la France est la mère de tous les maux de l’Algérie, pourquoi ne pas vous faire soigner chez vous? Des commentateurs fielleux ont ajouté leur grain de sel : les hôpitaux algériens seraient-ils à ce point en ruine qu’ils ne puissent délivrer un diagnostic somme toute banal? Dans ce climat peu propice au repos et à la convalescence, la polémique a redémarré de plus belle : malade, pas malade, simple contrôle de routine ou mal plus profond qu’on voudrait cacher, les échanges sont aigre-doux quand ils ne sont pas franchement à l’emporte-pièce.

Le ministre français des Affaires Étrangères, Philippe Douste-Blazy a rappelé au président algérien de ne pas « galvauder» le mot « génocide» que le président algérien a utilisé dans son discours de Constantine «Je ne ferai qu'une remarque par rapport à ce qui a été rapporté concernant les propos de M. Bouteflika sur la France: je vois qu'il apprécie les médecins français, je vois qu'il apprécie la médecine française, je vois qu'il apprécie les hôpitaux français», a déclaré Philippe Douste-Blazy : «Je m'en réjouis doublement d'abord parce que je suis médecin et ensuite le chef de la diplomatie française.» Abdelaziz Bouteflika, inconséquent? Crachant dans la soupe puis la sifflant, toute honte bue? L’accusation n’est pas loin. Tout cela rappelle étrangement le psychodrame ayant entouré la maladie de Houari Boumediene : le mensonge d’État pendant des mois jusqu’à ce que la vérité le rattrape en un jour. Trois décennies plus tard, les mêmes pratiques demeurent. Aux dernières nouvelles, le prix du baril de pétrole a franchi une barre historique : 75 dollars. L’Algérie pourrait-t-elle avoir un jour le système de santé qu’elle mérite. Que tout le monde, du président au simple citoyen, jouisse d’une santé de fer, afin de plus encombrer les lits d’hôpitaux français?



Mustapha Chelfi
Mise en ligne :01/05/2006



 
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